PLFSS 2026 : pourquoi les médecins ont fait grève

Largement contesté par les soignants, le projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale voté en décembre 2025 a suscité un important mouvement de grève parmi les médecins. Deux confrères reviennent sur les raisons et les modalités de leur engagement.

Dr Elise Teurnier,
médecin généraliste
à Deuil-la-Barre

Un projet vécu comme punitif et déstabilisant

« J’ai été profondément choquée par le contenu du PLFSS. Les mesures proposées pénalisent à la fois les soignants et les patients. Elles reposent sur une logique coercitive – objectifs imposés, sanctions financières, affectations d’office en zones sous-dotées – qui désigne à tort les médecins comme responsables de la pénurie de soins. C’est à la fois injuste et inquiétant. Sur le terrain, les soignants font déjà face aux difficultés d’accès aux spécialistes, aux sorties d’hospitalisation précoces, aux difficultés pour adresser des patients dans des services d’urgences saturés.  Ce projet accentue la désorganisation du système et risque d’accélérer les désinstallations, rendant encore plus difficile l’accès à des soins de qualité. Il faudrait au contraire alléger les tâches administratives, respecter les efforts fournis par les soignants, qu’ils soient libéraux ou hospitaliers, plutôt que de développer des mesures punitives. »

Une grève assumée, collective et visible

« J’exerce en maison de santé pluridisciplinaire, à trois-quarts temps. J’ai fermé mon cabinet du 5 au 15 janvier. J’ai également demandé à mes remplaçants, s’ils maintenaient des consultations, de ne pas télétransmettre les actes sur cette période. Ils ont accepté, conscients de l’enjeu collectif. »

Poursuivre la mobilisation autrement

« Je ne sais pas quels seront les mouvements de contestation proposés après le 15 janvier. D’autres formes d’action sont possibles : ralentissement administratif, refus de certaines télétransmissions, notamment pour les arrêts de travail. Ce mouvement me semble inédit par son ampleur et la colère exprimée par les soignants. C’est une profession habituée à « tenir », à soigner malgré des conditions difficiles. Dire “non” aujourd’hui est un acte fort. J’espère qu’il produira un effet durable et obligera à repenser en profondeur les orientations prises. »

Dr Jean-François Damour,
médecin vasculaire
à la clinique Claude Bernard
à Ermont

Des décisions économiques déconnectées du terrain

« À titre personnel, la goutte d’eau a été l’absence totale de prise en compte de l’inflation. La baisse du budget va accélérer la diminution des remboursements de certains actes et prescriptions. L’exemple de l’acide hyaluronique pour l’arthrose est parlant : ces traitements deviendront inaccessibles pour de nombreux patients retraités. En médecine vasculaire, la cotation de l’écho-doppler n’a pas été réévaluée depuis plus de trente ans ; la décote annoncée de 15 % entraînera en réalité pour le médecin une perte de revenus pouvant atteindre 30 %. En secteur 2, l’impact sera important pour les patients, moins bien remboursés. Ces décisions, prises sans concertation, sont vécues comme autoritaires, voire liberticides et injustes, notamment lorsqu’elles touchent au déremboursement de médicaments et prescriptions des médecins de secteur 3. »

Une mobilisation assumée et de longue date

« Mon cabinet est resté fermé, la grève clairement indiquée sur Doctolib et sur le répondeur téléphonique. J’ai manifesté à Paris et soutenu les chirurgiens partis à Bruxelles. Mon engagement ne date pas d’hier : dès 2017, j’ai lancé le mouvement citoyen La carte dévitalisée pour alerter sur la dégradation du système de santé. J’essaie d’informer les Français, de jouer un rôle de décodeur, en associant patients, économistes de la santé et associations. »

Après la grève, un combat de fond

« Le combat sera long. La coercition sur les lieux d’exercice est contre-productive : elle risque d’aggraver la pénurie et de détourner les jeunes médecins de l’installation, voire de les pousser à l’étranger. Le système de santé se dégrade depuis vingt-cinq ans. Il faut préserver la Sécurité sociale, fondée sur la solidarité, qui permet aujourd’hui une prise en charge de 94 % des soins, contre 57 % dans les systèmes assurantiels privés. Sans réformes structurelles et une meilleure gouvernance, c’est l’ensemble du modèle qui menace de s’effondrer. »

Propos recueillis par Nathalie Chahine